mercredi 25 novembre 2009

... vu par Marguerite Yourcenar

Gide-Yourcenar : paternité et parricide

Entrée en littérature avec un titre gidien, Alexis ou le traité du vain combat, Marguerite Yourcenar n'aura de cesse de renier cette tutelle sous laquelle elle s'était pourtant placée. Sans doute parce que Gide n'attirera pas à lui celle dont Brasillach disait «Elle a choisi un maître, et au lieu d'écrire les livres de Mme Yourcenar, elle recopie les livres d'André Gide» (voir cet autre billet).

Marguerite Yourcenar était pourtant proche du cercle gidien. «J'ai toujours été contente de connaître ceux que j'ai rencontrés, comme Cocteau, ou Martin du Gard, ou Schlumberger, ou d'autres...», confie-t-elle à Matthieu Galey*. Ajoutons Jaloux, Du Bos ou Kassner à la liste. Mais son œuvre solitaire ne souffrait pas les lectures qui étaient d'usage au Vaneau.

«Cela, je dois dire que je ne le comprends pas. Je ne suis pas non plus choquée, chacun s'arrange comme il veut, mais que le groupe de Gide se soit rassemblé pour lire à haute voix ses œuvres! Imaginez cela, l'embarras, la gêne! tout ce que cela pouvait produire d'artificiel! Quand on pense qu'il s'étonnait que Mme Gide eût un rendez-vous ce jour-là chez le dentiste : comme elle avait raison! Ce sont des façons de travailler que je ne comprends pas.»**

Alors ? Alexis ? Gidien ? demande Matthieu Galey :

«- Bien moins gidien qu'on ne l'a dit. Rilkéen, plutôt […]
- On a également pensé à Gide à cause du titre, Alexis ou le traité du vain combat, qui rappelle le Traité du vain désir.
- Ça oui, c'était gidien, c'était celui d'un ouvrage assez faible de la jeunesse de Gide, mais le titre avait frappé mon imagination. […] Je me sentais très proche de Rilke durant cette période. Mais, évidemment, ce qui rapprochait de Gide, c'est qu'il s'agissait d'un récit «à la française», et que ce genre de récit, pour nous, à cette époque, c'était Gide. On pensait toujours à lui dans ce cas-là. Je crois que la grande contribution de Gide a été de montrer aux jeunes écrivains d'alors qu'on pouvait employer cette forme qui paraissait démodée, contemporaine d'Adolphe ou même de La princesse de Clèves, et que cela donnait encore quelque chose.»***

Au détour d'une question sur l'égotisme de Proust, Matthieu Galey revient à la charge. Et Yourcenar répète son argumentaire sur le «récit à la française» mais ajoute aussi quelques mots qui témoignent de la ferveur qui entourait Les nourritures terrestres, livre aujourd'hui quasiment incompréhensible, tout comme était incompréhensible à Patrick Modiano cette ferveur de l'époque :

«- Et Gide, autre égotiste, qu'en pensez-vous ?
- Que les jeunes écrivains de ma génération lui doivent d'avoir redécouvert, à travers lui, cette forme si française et devenue désuète, du récit, et d'avoir compris, grâce à Gide, que cette forme demeurait ductile et pouvait encore leur servir. Il faut aussi se rappeler que pour la génération sortie à peine adolescente de la guerre de 14 Les nourritures terrestres ont représenté une leçon de ferveur et de goût pour la vie : le style, entre-temps, a vieilli, et le point de vue nous paraît parfois légèrement faussé comparé à ce qui est venu ensuite, mais il est naturel que cela soit. Il faut lire dans Le regard intérieur de Gabriel Germain la description du Père Teilhard de Chardin citant une phrase des Nourritures terrestres avec une intensité peut-être plus grande, à la vérité, que celle que Gide y avait mise, pour comprendre ce que ce petit volume a pu signifier pour des esprits attentifs et ardents, vers 1910. Mais il me semble que la pensée de Gide s'est très vite refroidie, prosaïsée, peut-être aussi sclérosée. Il a rêvé d'une vieillesse gœthéenne, mais ses derniers livres me gênent par le peu de répercussion sur eux des bouleversements du temps. Son Thésée, pour qui une sorte d'humanisme désinvolte a réponse à tout, lui a paru un authentique testament; il me semble au contraire terriblement en retard, après les camps de concentration, après Coventry et Dresde, et Hiroshima.»****


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*« Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts, entretiens avec Matthieu Galey, Le Centurion, 1980, p. 94
**Ibidem p. 95
***Ib. pp.66-67
****Ib. p. 252

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