dimanche 10 septembre 2017

Quand Gide inspirait Norman Mailer

"Please do not understand me too quickly." Norman Mailer a placé cette citation de Gide en tête de son livre Le Parc aux cerfs (1955). Il l'utilisera encore dans le premier article qu'il écrit pour The Village Voice, la revue qu'il vient de fonder avec ses amis Daniel Wolf et Edwin Fancher. Comme James Baldwin ou Truman Capote, Norman Mailer est attentif aux écrits de Gide. Il est aussi un proche de Jean Malaquais, qui l'a influencé considérablement sur le plan intellectuel comme en témoigne leur correspondance établie par Geneviève Nakach (Le Cherche-Midi, 2008).

En 1961, dans The Paris Review, Norman Mailer présente un fragment de texte qu'il qualifie lui-même de début de roman avorté : The First Day’s Interview. Une forme d'interview qu'affectionnait Gide, comme le souligne Mailer, qui aurait aussi pu citer les Interviews imaginaires...

"Sometimes I think my work may be seen eventually as some literary equivalent (obviously much reduced in scale) to Picasso. My vice, my strength, is beginnings. Usually I begin well—it is just that I seem to have little interest in finishing. It seems adequate to start a piece, go far enough to glimpse what the possibilities and limitations might be, and then move on. Which for that matter is close to the discrete temper of our time.

This interview was an experiment. Unfinished one obviously. As an attempt to breach an opening into The Psychology of the Orgy, it has a few charms. It may even be possible to write a good book this way; such a book would be a novel. I can think of nothing very much like it, except perhaps for Gide’s Corydon, but the difference is most particular. In Corydon, Gide stepped aside from his Self, and appeared nominally as André Gide-the-Interviewer speaking to some young talented homosexual artist, a man not unlike the hero of The Immoralist. He thus divided his dialogue between two Gides: a young, conventional, severe, most well-mannered and rather agitated young prig, (the ''I'' of Corydon) and the subject, a saturnine, scientifically articulated, rather sinister (in the proper tone of the period) man of talent.Norman Mailer, a weary, cynical, now philosophically turned hipster of middle years; the interviewer is a young man of a sort the author was never very close to.

In this fragment—The First Day’s Interview—the encounter is less narcissistic. The subject is a Norman Mailer, a weary, cynical, now philosophically turned hipster of middle years; the interviewer is a young man of a sort the author was never very close to. The vector of the dialogue is therefore opposite to Corydon. In that book, Gide appears in a conventional suit and tries to take a trip across the room into himself. He is hoping to seduce his readers. On the contrary, in this piece printed here, the author in full panoply is pretending to travel back to society in order to seduce the brain of the young critic he never was. One might call it a Counter-Diabolism to Gide’s method, and be not at all presumptuous—if one managed, small matter, to finish the book."

(Paris Review 26, Summer-Fall 1961, p. 140-141)

Le texte complet de The First Day's Interview a été repris dans Conversations with Norman Mailer (University Press of Mississippi, 1988), à consulter en ligne ici.

samedi 9 septembre 2017

Écrire avec Chopin : appel à contributions

"Écrire avec Chopin. Frédéric Chopin dans la littérature" est le titre d'un colloque international organisé par l'Institut de Recherche en Langues et Littératures Européennes qui se tiendra les 21, 22 et 23 juin 2018 à l'Université de Haute-Alsace, Mulhouse. Un sujet qui inspirera forcément les gidiens.

Présentation :

En 1988, le Centre de civilisation française de l’Université de Varsovie organisait un colloque intitulé « Chopin et les Lettres », révélant ainsi aux chercheurs un filon qui demeure aujourd’hui en grande partie inexploité. Quelque trente ans plus tard, nous voudrions donc revenir sur cette question, et l’aborder selon des perspectives nouvelles.
Notre idée est d’étudier le dialogue qu’écrivains et artistes entretiennent avec Frédéric Chopin. Il y a ceux qui furent les intimes du compositeur – à commencer par George Sand – et ceux qui fréquentèrent assidument son œuvre – à commencer par André Gide ; ceux qui, à l’instar d’André Maurois, célèbrent « le plus lunaire et le plus tendre » des compositeurs, et ceux qui, comme Dominique Jameux, exaltent un « musicien du déchirement, porté à la violence » ; ceux, innombrables, qui admirent Chopin, et ceux – bien plus rares – qui osent écrire, avec Romain Rolland : « Je n’aime pas Chopin. »
Voici quelques-uns des axes (non exclusifs) qui structureront notre réflexion collective:
– En quoi la littérature a-t-elle contribué à la formation de la figure (pour ne pas dire du mythe) de Chopin ?
– Qu’apporte l’œuvre de Chopin à la littérature ? Peut-on écrire à la manière de Chopin ? L’œuvre de Chopin est-elle l’expression d’un ethos artistique qui serait praticable en littérature ?
– Ces mêmes questions peuvent tout aussi bien s’appliquer à la peinture : car le portrait du compositeur par Delacroix a, c’est une évidence, concouru à la création de ce qu’on peut appeler un imaginaire Chopin. En outre, l’œuvre de Chopin a directement inspiré les peintres – on peut penser notamment aux vingt-quatre Préludes du musicaliste Gustave Bourgogne.
– Le discours philosophique sur Chopin a-t-il influencé les écrivains et les artistes ? Chacun connaît les pages de Jankélévitch sur le musicien. On se souvient aussi que Nietzsche se réjouissait que le compositeur polonais ait « libéré la musique des influences allemandes, de la propension à la laideur, au morne, à l’esprit petit-bourgeois, à la lourdeur et à la pédanterie ». Mais dans quelle mesure ce parti-pris nietzschéen a-t-il présidé à l’organisation d’un discours contre Wagner et pour Chopin dans la littérature française de la Belle Époque, puis de l’entre-deux-guerres ? Et, par ailleurs, les réflexions d’Adorno sur Chopin ont-elles orienté les spéculations du compagnon d’exil du philosophe à Pacific Palisades, Thomas Mann, qui, précisément, commençait en 1943 à rédiger le Docteur Faustus ?
Bien entendu, toutes les propositions qui nous feront découvrir d’autres aspects de la question qui nous occupe seront les bienvenues. Il semble notamment indispensable, pour qui veut comprendre le rôle de la figure de Chopin dans la littérature, de connaître les lectures du compositeur, de savoir quelles furent ses admirations littéraires, etc.
Enfin, dans le cadre des liens privilégiés qui unissent l’Institut de recherche en Langues et Littératures Européennes et la Fondation Catherine Gide, nous voudrions consacrer tout spécialement une demi-journée à la présence de Chopin dans l’œuvre d’André Gide – question qui a déjà été abondamment traitée, mais qui mérite, nous semble-t-il, de l’être sous de nouveaux angles.
Les langues de travail du colloque seront le français, l’anglais et l’allemand.

Plus d'infos sur : https://www.fabula.org/actualites/ecrire-avec-chopin-frederic-chopin-dans-la-litterature_80773.php

dimanche 2 juillet 2017

La critique du contemporain capital par Georges Bataille


Chacun sait qu'on ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d'abord et longtemps, tout rivage... Il en va ainsi de certaines sources dont la fraîcheur vous surprend au milieu des plus arides dépouillements d'archives. Et c'est au détour d'une page de l'édition orléanaise de la République du Centre qu'on retrouve l'article de Georges Bataille sur André Gide qui va suivre.

En 1951, année de la mort de Gide, Bataille est nommé conservateur de la bibliothèque municipale d'Orléans. L'année suivante, il publie dans le journal local du 18 mars 1952 un texte d'hommage à André Gide qui n'est pas repris dans les Œuvres complètes ni, semble-t-il, ailleurs. 



« Georges Bataille
Il y eut un an le 19 février mourait André Gide
L'originalité décide

Quelqu'un parlait, à propos de Gide, du « contemporain capital ». Je ne sais ce qu'il voulait dire, mais il serait difficile de proposer une expression qui le trahit mieux. Ces mots ne sont pas seulement lourds, ils sont lourdement déplacés. Gide ne s'occupa guère, sinon contraint, de ce qui eut lieu de son vivant, et s'il le fit, ce ne tut jamais sans quelque bévue, dont il s'apercevait bientôt et qui, l'engageant à l'oubli, le ramenait à un naturel éloignement de l'actuel. Ni la première, ni la seconde guerre mondiale, ni la révolution communiste n'obtinrent de lui qu'un intérêt improvisé, dont il avait hâte d'être délivré. Jamais voulut-il plus que se donner à lui-même une preuve de bonne volonté ? Si sa vie fut capitale, ce ne fut donc pas pour son temps, pour avoir répondu aux soucis auxquels ses contemporains succombèrent. Mais encore, capitale, cette vie le fut-elle du moins de quelque façon ? Aurait-il, sur le plan de la morale, créé quelque valeur nouvelle ? Il me semble qu'avant tout, il fut celui qui ne put jamais choisir. Ne s'est-il pas dérobé devant tout problème ? Conduit comme s'il n'y avait pas de problème ? Que signifie sa confession posthume, Et nunc manet in te, si ce n'est qu'il se conduisait avec la femme qu'il aima – et qu'il épousa – avec une légèreté peu imaginable, avec un égoïsme prodigieux et inconscient ? Il a voulu se prononcer dans le sens de la liberté des mœurs et il s'est dépeint sous les traits d'un homme délibérément débauché, mais il a pharisaïquement condamné (dans La Porte étroite) l'inconduite de sa belle-mère ! Il a multiplié les preuves de son aveuglement et de sa légèreté, et si l'on devait maintenir à son sujet la qualification de capital, c'est dans la mesure où il fut toujours dépassé par ce qu'il subit ; si capital concerne, comme on l'attendrait, celui qui résoud [sic], qui affronte du moins un problème majeur, c'est trahir Gide que l'employer à son sujet : son secret résida, en effet, dans l'art de se dérober toujours, dans un art, consommé jusqu'à la maîtrise, d'être avec une désinvolture inégalée un homme quelconque, n'ayant que des vertus mineures et des vices démesurés.

Si l'on excepte la résolution prise, durant son voyage an Congo, de dénoncer les hontes de l'exploitation des indigènes par le blanc, quelles grandes tâches a-t-il accompli sinon de devenir lui-même et de se dépeindre ? Ses romans et, généralement, ses œuvres composées ? Autant d'échecs à la mesure du temps. Pas un chef-d'œuvre ne demeure incontestable : un excès de dons et de soins, un accomplissement formel, une beauté trop apprêtée ont fait de ses écrits des modèles de littérature compassée. Il est vrai que Les Nourritures terrestres. longtemps, contribuèrent à la libération de la jeunesse. Ce n'est pas rassurant, car nul ne saurait aujourd'hui relire ou lire ce livre sans malaise.

Pour Valéry, ce n'était pas l'auteur, mais l'œuvre, qui importait. « Nous savons peu de choses d'Homère, disait-il : la beauté marine de l'Odyssée n'en souffre pas ». Je ne sais s'il est facile de goûter Homère indépendamment de ce que nous savons des Grecs – et je crois qu'une figure impersonnelle est toujours liée à l'œuvre en guise d'auteur... Quoi qu'il en soit, à l'extrême opposé de la pensée de Valéry, l'auteur, Gide lui-même, semble à ses propres yeux avoir représenté par rapport à son œuvre l'essentiel : on pourrait dire qu'il écrivit pour devenir ce qu'il était, pour faire de l'écrivain qu'il fut figure exemplaire et frappante. Chacun de ses livres est comme un trait de cette figure en premier lieu destiné à la former, ou à la parfaire. Elle n'a pas en elle-même de sens, elle a pour fin d'ajouter à la légende de l'auteur. Ainsi l'échec de Gide n'est qu'apparent. Ces Nourritures si décevantes composent avec d'autres écrits le personnage insaisissable de l'auteur. Elles nous donnent la pénible impression de l'avortement : mais accomplies, elles trahiraient l'œuvre suprême, Gide lui-même, tel qu'à ses lecteurs il voulut paraître. Si nous ne savions, en effet, que les Nourritures ne sont qu'un moment d'une vie, un élan bientôt brisé, nous les aurions fort mal lues : c'est que leur paganisme renvoie à la piété de Numquid et tu, que nous ne pourrions non plus lire isolément. La perfection formelle dont j'ai parlé n'est qu'un moyen de rendre en même temps tolérable et riche de vertus un incessant tournis de girouette, qui sans cela semblerait l'indice de l'inattention – de l'indifférence ou de l'impuissance. Mais si décidément nous ne donnons plus dans le leurre de ces œuvres particulières – si parfaites, mais si péniblement manquées – un chef d'œuvre singulier et émerveillant se révèle : Gide lui-même, et le fidèle tracé de ce mouvement par lequel il sortait de tout ce qui aurait pu le limiter. Rien en cela de décisif, rien en cela de capital, mais l'aveu de ce qu'est un homme en ce monde où il n'est rien de résolu : une incertitude, une inconséquence – et un jeu séduisant de nombreuses lumières, futile – admirablement – et pleinement réussi dans la mesure où il s'accepte futile (c'est-à-dire en dernier lieu...).

Ceci n'a peut-être qu'un sens discret, mais sans doute est plus sage que des résolutions, des luttes et des formules qui appauvrissent, plus sage que tant de grands desseins qui, nous absorbant, nous empêchent de vivre. Rien n'en est changé certainement, et nous n'y entendrions rien si nous n'en avions d'abord, un peu brusquement, donné la limite. Il subsiste d'ailleurs une contrepartie du fait que la ruse ou la nonchalance de Gide surent le dérober à tous nos problèmes : quel personnage public se déroba moins à la connaissance que nous pouvons prendre de lui ? De tous ceux qui furent jusqu'ici connus des autres, il n'en est pas qui se soit livré davantage, il n'y a jamais eu d'homme plus connu. L'obsession, la rage, les scrupules que, faisant de sa vie même une œuvre d'art, il eut de la produire à tous sans en cacher rien, trouva même au dehors des complices. Au moins depuis sa mort. Ses amis mêmes semblent saisis d'émulation : ils trahissent à l'envi ses faiblesses, ils les racontent comme si un scrupule les faisaient parler. (Ainsi Roger Martin du Gard dans Notes sur André Gide, ou Pierre Herbart dans A la recherche d'André Gide). Réciproquement, il semble presque qu'à vouloir l'accabler, un homme qui en fut la victime, qui devait le haïr, accomplisse un devoir d'amitié. (Ainsi François Derais dans L'envers du Journal de Gide.) Comment à ce chef-d'œuvre qui n'eut pas au fond de précédent ne pas être tenté de collaborer ? Car il est assuré que si les Nourritures, les Faux-Monnayeurs ou les Caves nous déçoivent décidément, il est peu de livres plus attachants que le Journal ; ou ces chapitres annexes que sont finalement Si le grain ne meurt, Et nunc manet in te, puis en dernier Ainsi soit-il. Si l'on y joint les curieux écrits que j'ai dit (de Martin du Gard, d'Herbart, de Derais), qu'il faut bien aussi attribuer au génie rusé de Gide (n'en sont-ils pas eu quelque sorte des ricochets ?), aucun ensemble monumental plus entier ne fut consacré à la gloire d'un homme (mais c'est de l'homme qui se dérobe, qui ne sait rien faire, qu'il s'agit). »

Gide au Festival de la Correspondance de Grignan

Le Festival de la Correspondance de Grignan convie très régulièrement Gide lors de ses soirées lectures. Cette année, en s'intéressant au thème de la famille, il ne pouvait faire l'impasse sur l'auteur du si mal compris "Familles, je vous hais"... Le spectacle d'ouverture du festival détourne d'ailleurs ce cri en "Familles, je vous haime", spectacle conçu par Philippe Meyer, avec Elsa Lepoivre, Florence Viala, Serge Bagdassarian, et Philippe Meyer et Pascal Sangla au piano.

Jeudi 6 juillet à 19h30 au château de Grignan, la correspondance de Gide avec sa mère fera l'objet d'une lecture-spectacle initulée : André Gide, Hors la lignée. Une adaptation libre de Virginie Berling, mise en voix de Nicolas Bigards avec Alexandre Ruby. André Gide a tout juste vingt ans lorsqu’il décide de voyager, de découvrir, de comprendre, pour se consacrer à ce qu’il sait être sa voie : l’écriture. A sa mère qui l’a élevé dans l’amour, la morale et l’honneur d’une lignée, le jeune André raconte. A son fils unique parti au loin, Juliette Gide pose des questions, approuve, condamne. Dans ce dialogue quasi quotidien, on entend l’enthousiasme et les interrogations, les rencontres et les chocs.

Plus d'infos sur le site du festival : http://grignan-festivalcorrespondance.com

samedi 27 mai 2017

Du côté des ventes aux enchères


Lot 119
GIDE (André). (1869-1951).
9 L.S. dont 2 avec post-scriptum ou addition autographes, Cuverville-en-Caux et Paris 1927-1929 et 1948, à Marcel Thiébaut ; 9 pages in-4 ou in-8.
18 juillet 1927. Sur la proposition de donner dans la Revue de Paris une partie de sa relation de voyage [Voyage au Congo].
« Mais, outre que j’aurais quelque vergogne à me présenter pour la première fois à vos lecteurs dans une tenue (de style) aussi négligée, j’aurais, de mon côté une autre proposition à vous faire »… Il s’enquiert aussi d’une étude sur lui-même dont Thibaudet lui a parlé… 7 février 1928. Thiébaut n’a pas reçu le texte de sa conférence puisqu’elle n’a pas été prononcée. « J’étais parti à Berlin avec l’espoir de pouvoir achever de la préparer. L’excessive amabilité des berlinois ne m’en a pas laissé le loisir »… 31 octobre 1928. Invitation à venir dans son nouveau domicile, 1 bis, rue Vaneau… 13 novembre 1928. Il lui confie son École des femmes, et un roman d’un ancien camarade de classe, « grand voyageur et colon australien. Nous avons publié dans le temps à la Nouvelle Revue Française une nouvelle de lui : Le Charretier, de la qualité la plus rare, – à la suite de quoi le directeur des Marges écrivit à Wenz aussitôt pour tâcher de nous le souffler. Grand ami de Jack London, Paul Wenz a traduit L’Amour de la vie. Trop nomade et aventurier lui-même pour avoir acquis beaucoup de métier ; de là tout à la fois ses qualités presque extra-littéraires et ses maladresses »… 2 janvier 1929. Il souhaite le consulter sur les épreuves de L’École des femmes, qu’il a corrigées, et sur l’édition américaine dans le Forum… 7 janvier 1929. Envoi d’une coupure d’épreuve avec une modification à communiquer à l’imprimeur… 26 janvier 1929 : « Heureux de savoir que ma photographie vous a fait plaisir ; j’aurais voulu pouvoir vous en envoyer une meilleure »… 26 avril 1929, remerciant pour le paiement des droits de L’École des femmes, et espérant le revoir à la seconde décade de Pontigny… 17 juin 1948. « Les pages que j’écrivais sur Alexis Léger (sans cesse distrait, je n’ai pu encore achever ce petit travail) étaient destinées, en principe, à un numéro d’hommages pour l’auteur d’Anabase, que se proposait de faire paraître […] la revue Fontaine », à côté d’autres articles sur l’œuvre de Léger, « ce qui me permettait, me référant à ces articles, de ne point parler de cette œuvre, mais presque exclusivement de la personne et du behavior si particulier de Léger que j’ai beaucoup connu durant les premiers temps de sa vie à Paris – au sujet de quoi j’avais plaisir à rapporter quelques anecdotes très significatives. Il me semble bien difficile de faire paraître ces pages sans marquer d’autre part mon admiration pour le poète, mais sans doute une refonte de ce que j’écrivais ces jours derniers »…





Lot 215
Laure Albin Guillot (1879-1962)
André Gide, 1946.
Épreuve argentique d’époque. Signature de la photographe en bas à droite.
18,2 x 13,4 cm avec marges



Un Thésée pour une sorcière

Le site edition-originale.com propose deux exemplaires du très beau Thésée dans son édition originale de 1946. L'une est accompagnée d'un envoi de Gide à Gaétan Picon, un proche de Malraux alors professeur de littérature et auteur de chroniques dans plusieurs revues.

L'autre est, selon le vendeur, adressée par Gide "à mes vieux amis Jeanne et Pierre Blancharay"... Ces "vieux amis", associés à un nom inconnu, ne manquent pas de piquer la curiosité. On rectifie donc assez rapidement l'orthographe en zoomant sur l'image et en déchiffrant l'écriture de Gide : le livre est adressé à Jeanne et Pierre Blanchenay. L'autre nom de Jeanne Mühlfeld, comme nous l'apprenait Claude Mauriac, dans Qui peut le dire ? (L'Âge d'homme, 1985), recueil de ses chroniques parues en 82-84 dans La Tribune de Genève. Mme Mühlfeld, aussi surnommé "la Sorcière" par Valéry et souvent ainsi désignée dans la correspondance de Gide avec ses amis qui fréquentaient son salon de la rue Georges-Ville :

"Une sorcière à Passy

Achevé d’imprimer à Neuchâtel chez Paul Attinger, le 2 février 1955, Visages de mon temps (Éditions Ides et Calendes ) est signé d’un nom peu connu : Jeanne Blanchenay. Cent exemplaires sur chine en furent tirés, dont le n° 20 pour mon père.

Ce nom, Blanchenay, était celui du second mari de Mme Mühlfeld, plus connu grâce au salon littéraire que tenait cette dame, chez elle. Elle se déplaçait avec difficulté, si bien que...

"... demeurée seule, sans grande fortune, n’ayant plus ni chevaux ni voiture, marchant assez difficilement et détestant les transports en commun, je décidai de ne plus jamais sortir qu’à de rares occasions. Quelques intimes, toujours parfaits pour moi, et qui étaient mes voisins, vinrent me voir presque tous les soirs..."

Et, parmi eux, dans sa jeune gloire d’alors, Paul Valéry, qui habitait la rue de Villejust (elle porte aujourd’hui son nom), Mme Mühlfeld ayant à côté son appartement, rue Georges-Ville.

Sûr de la trouver chez elle, Valéry allait donc en fin de journée voir Mme Mühlfeld chez qui se rendait chaque soir pour y entendre Paul Valéry quelques jeunes écrivains fervents. Dont, de la proche rue de la Pompe, François Mauriac.

- Je vais chez la Sorcière... 

Ainsi appelait-on Mme Mühlfeld qui rappelle elle-même dans ses Mémoires ce vers de Paul Valéry dans un poème à elle dédié : 

Et la sorcière rose, au cœur de son nid jaune... 

Cette Sorcière si souvent évoquée fascinait l’enfant que j’étais. Il me paraissait naturel que ma mère n’accompagnât pas mon père dans cet antre. La Sorcière n’aimait point la concurrence féminine et ne recevait les dames que le dimanche. Seul m’a fait rêver autant que cette créature au nom maléfique, le Bœuf que mon père, accompagné cette fois de maman, allait voir, la nuit, sur un toit. 

Ces Visages de mon temps nous font rencontrer bien des écrivains, de Barbey d’Aurevilly à Jean Cocteau, de Jules Renard à Anna de Noailles, de Robert de Montesquiou à André Gide. Et, naturellement, mais plus courtement que je ne m’y étais attendu, François Mauriac."


jeudi 11 mai 2017

Gide inspire les lycéens de Draguignan


Les lycéens ont rendez-vous ce week-end au Lavandou pour les 4e Journées Catherine Gide consacrées aux Faux-monnayeurs, roman et journal de Gide au programme du baccalauréat.

Cette œuvre foisonnante a inspiré les élèves de terminale L1 et L/ES du lycée Jean Moulin à Draguignan, qui ont écrit plusieurs textes fort intéressants à partir des thèmes et personnages gidiens :

dimanche 2 avril 2017

Les Faux-monnayeurs au Lavandou




Les 4e Journées Catherine Gide organisées les 13 et 14 mai prochains au Lavandou exploreront Les Faux-monnayeurs, en conviant tout particulièrement les lycéens qui se penchent cette année sur ce livre inscrit au programme du baccalauréat au côté du Journal des Faux-monnayeurs. Plusieurs interventions de spécialistes d'André Gide promettent de se mettre à leur niveau pour les aider dans la compréhension de ce foisonnement narratif, seul "roman" au sens où Gide entendait cette composition en faisceaux.

Samedi 13 mai
 
9h00 Accueil des participants aux conférences-débats et présentation du programme (interventions
limitées à 20' pour laisser place aux questions et réflexions du public et des lycéens)
9h30 Pierre Masson : Gide avant le Journal des Faux-monnayeurs : données biographiques et problèmes induits
10h00 Christine Ligier : La marche vers le roman : à partir des Cahiers d’André Walter, pratique et réflexion de la forme narrative avec le roman comme horizon
11h00 David Walker : Dimension morale et roman d'apprentissage
11h30 Pierre Masson : Les Faux-monnayeurs, roman symbolique
14h00 Interventions d’élèves de Terminales Littéraires
14h30 David Walker : Les Faux-monnayeurs comme critique du roman
15h00 Christine Ligier : Le Journal des Faux-monnayeurs, construction d'une pratique romanesque
15h30 Suzanne Joncheray : L'image des Faux-monnayeurs dans les manuels scolaires
16h00 Débat - bilan de cette première journée
16h30 Projection du film d’Ambre Fuentes, Après le livre. Une enquête sur André Gide - 1h27

Dimanche 14 mai
 
9h00 Klaus Weber : Trois temps de lecture des Faux-monnayeurs, 1964, 1989 et 2016
9h30 Maryvonne de Saint Pulgent : Les Treilles, Gide et la musique
10h00 Jean-Pierre Prévost : Présentation du jeu de société, le "Jeu des Faux-monnayeurs"
10h30 Visite de la "Villa Théo" à Saint-Clair, ancienne maison du peintre Van Rysselberghe et futur centre d’art du Lavandou en phase d’achèvement.



Réhabiliter Maria Van Rysselberghe


Jacques Roussillat, Maria Van Rysselberghe, la petite Dame d'André Gide, 
Editions Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2017
270 p., 24,50€, ISBN 978-2-36371-180-9


Après l'édition de la Correspondance André Gide-Maria Van Rysselberghe l'an dernier (Cahiers de la NRF, Gallimard), voici un petit livre qui contribuera très probablement à rendre à "la Petite Dame" la part de lumière qu'elle mérite. C'est d'ailleurs l'objectif avoué de son auteur, Jacques Roussillat, membre fidèle de l'Association des Amis d'André Gide : réhabiliter l'écrivain et la figure de la vie littéraire parisienne.

La vie de Maria Van Rysselberghe a un "avant" et un "après" Gide. Avant, on ne sait d'elle et de sa mystérieuse famille belge quasiment rien. Par exemple, sur sa mère : comment la veuve d'un cadre des chemins de fer devient-elle patronne d'une des plus grandes maisons d'édition belges, qui réalise tout à la fois l'annuaire royal et les revues de l'avant-garde artistique ? Ou sur son prénom : quel événement intime lui fait renoncer à Marie pour devenir Maria ?

Monnom. Mon nom. La question du nom sera importante chez Maria. Comme sa mère, la Veuve Monnom, déjà désignée en référence à un homme, c'est en tant que "Petite Dame" d'André Gide qu'elle sera connue. Et cela va durer, se répéter. Ainsi plusieurs pseudonymes l'accompagnent : M. Saint-Clair, pour ses articles dans la NRF, Philomène, son deuxième prénom, dans ses échanges avec Schlumberger, Petite Dame avec Gide et ses proches, Mamie Tit en famille...

Sur cette jeunesse et ces débuts en Belgique, Jacques Roussillat n'apporte pas d'éclaircissements, mais il réussit à décrire le bouillonnement artistique de l'époque. "L'atmosphère de serre chaude", pour reprendre une expression gidienne, dans laquelle Maria éclot à la peinture, à la littérature, aux combats sociaux et à l'amour. Le mariage avec le peintre Théo Van Rysselberghe et la passion avec Emile Verhaeren "préparent" à leur façon la rencontre avec Gide.

A partir de 1918, le risque était grand de voir le livre devenir une paraphrase des Notes pour l'histoire authentique d'André Gide. Jacques Roussillat évite cet écueil en se concentrant sur quelques clés temporelles de compréhension du personnage réel de Maria Van Rysselberghe, longtemps réduite au "petit Eckermann". A commencer par les éditions Gallimard qui escamotent totalement des couvertures des Cahiers de la Petite Dame le nom de leur auteur...

"Confidences à Autheuil", "Années de guerre" ou "Le Vaneau" forment des chapitres courts qui maintiennent l'intérêt du lecteur dans ces réseaux complexes, tant littéraires qu'intimes et familiaux, réseaux complexes que Gide affectionnait, et qu'il a pu entretenir, d'ailleurs, grâce à l'aide matérielle, organisationnelle, osons ce mot barbare, de la Petite Dame. Et si, sur le plan familial, Gide a pu donner libre court à sa volonté d'inventer une nouvelle forme de famille, c'est aussi grâce à la complicité de Maria.

Mais ne tombons pas une nouvelle fois dans la réduction à la part gidienne de la Petite Dame. En contribuant à faire mieux connaître cette personnalité forte, libre, passionnée, le livre de Jacques Roussillat fera aussi très probablement découvrir l'écrivain. Il faut en effet (re)lire Il y a quarante ans pour en apprécier l'atmosphère compressée, ou les portraits vifs de la Galerie Privée, ou bien sûr les Cahiers de la Petite Dame pour, derrière la chronique gidienne, mesurer tout l'art du chroniqueur qui sait écouter, voir et peindre avec ses mots.


dimanche 19 mars 2017

BAAG 193/194



Le Bulletin des Amis d'André Gide numéro 193/194 vient de paraître. Il s'ouvre par trois études :

- Et nunc manet in te ou L'hommage dérouté, de Christine Ligier
- Gide et Proust face à la Grande Guerre, de Pascal Ifri
- L'Avenir de l'Europe (1923) d'André Gide ou la pensée européenne d'un moraliste moderne dans le contexte intellectuel de l'entre-deux-guerres, de Christophe Duboile

Un ensemble de lettres retrouvées et contextualisées donnent le sous-titre de ce BAAG : Lettres inédites :


- Heurts et malheurs de Saül, de Jean Claude (lettres retrouvées de Thea Sternheim et Martin Mörike à Gide qui complètent la Correspondance Gide-Sternheim éditée par Claude Foucart en 1986)
- Une lettre inédite de Léon Blum à André Gide, de Pierre Lachasse (qui fait justement dire à ce dernier que l'édition de correspondances est "une espèce singulière de work in progress" !)
- Lettres inédites, par Alain Goulet, offre un tutti-frutti de sujets : lettres de Gide au peintre Henry Lerolle et à sa femme ; tentative d'explication d'une rencontre manquée entre Gide et Nathalie Sarraute (à rapprocher des propos de Sarraute en 1969) ; lettre inédite d'Henri Ghéon à Maurice Denis ; lettre de Gide à Nicolas Beauduin.

On retrouvera enfin le carnet critique, la chronique bibliographique et les informations diverses de Gidiana.

A noter que le BAAG est désormais disponible en version numérique. Plus d'informations sur la page consacrée à l'Association des Amis d'André Gide.